Le titre de ce petit livre d’histoire en décrit très exactement le contenu : partant des textes écrits par les chroniqueurs arabes de l’époque, Maalouf montre comment l’invasion des Francs fut ressentie par les Arabes.
Le chocs civilisationnel Francs/Arabes lors de la croisade
Le contraste entre la civilisation arabe du XIIème siècle et le mode de vie des Croisés est violent : les Francs n’ont pas d’hygiène, encore moins de médecine ; leurs connaissances scientifiques sont faibles ; leur justice est primitive (jugement de Dieu). Pire, ils se font cannibales quand le besoin s’en fait sentir, et n’en paraissent pas franchement traumatisés ; et ils ne respectent pas la parole donnée : ils promettent la vie sauve et massacrent ensuite sans pitié. Les Arabes sont effarés par les rustres occidentaux, mais dans le domaine militaire et politique, les Francs sont incontestablement supérieurs. Ils sont plus courageux, plus unis, plus disciplinés que leurs adversaires, et leur présence dérangeante expose au grand jour la faiblesse politique de l’empire arabe, dirigé par un calife fantoche, et écartelé entre une multitude de roitelets et de chefs militaires.
Jérusalem 1187
Le livre met en avant la résistance des populations locales, souvent oubliée dans les récits occidentaux. Maalouf montre comment les Arabes, malgré leur division politique, ont progressivement organisé une contre-offensive, notamment sous l’impulsion de figures comme Saladin. La reconquête de Jérusalem en 1187 par Saladin est présentée comme un moment fondateur dans la mémoire collective arabe, symbolisant la restauration de la dignité et de la souveraineté face à l’occupant étranger. L’auteur analyse comment la religion a servi de prétexte à la violence des deux côtés. Les croisés justifient leurs expéditions par la « libération » du Saint-Sépulcre, tandis que les musulmans voient en eux des envahisseurs à repousser au nom de l’islam. Cependant, l’auteur souligne aussi des moments de coexistence pacifique, notamment à Antioche ou Jérusalem, où musulmans, chrétiens et juifs vivaient côte à côte avant les croisades. Cette complexité rappelle que les conflits ne sont pas uniquement religieux, mais aussi politiques et économiques.
Dans sa conclusion, Maalouf remarque qu’après l’épisode des croisades, et malgré la victoire finale des Arabes, le centre du monde se déplace vers l’ouest. Selon lui, les croisades ne sont pas à l’origine du déclin du monde arabe, mais elles ont révélé les faiblesses préexistantes du califat. De plus, elles créèrent un divorce entre l’Orient et l’Occident qui dure encore aujourd’hui, avec l’Orient qui se sent toujours assiégé par l’Occident.
En conclusion
C’est un petit bouquin compact qui foisonne d’informations de tous calibres : anecdotiques (origine du mot « échalotte » ?), de civilisation (comment vivaient les gens au Liban au XIIème siècle ?), historiques (histoire de la secte des Assassins ; qui était Saladin au juste ?). Incidemment on en apprend aussi beaucoup sur l’histoire de l’empire arabe et ses diverses populations (des Turcs, des Kurdes, des Mongols, des Arméniens, des Berbères…). Pour qui connaît déjà un peu le sujet c’est surement trop superficiel, mais comme introduction c’est passionnant. Et puis, par les temps qui courent, c’est intéressant, ces histoires de civilisations supérieures submergées par des hordes de barbares infidèles…
Amin Maalouf, Les croisades vues par les Arabes, Paris, J’ai lu n°1916, 2001, 320 p.